Le livre du mois

Pachinko, de Min Jin Lee, est une fresque historique bouleversante qui retrace le destin de quatre générations d’une famille coréenne exilée au Japon, de 1910 à 1989.
Corée, début des années 1930 : Sunja, jeune fille d’un petit village, tombe enceinte d’un riche homme d’affaires, Hansu, qu’elle découvre déjà marié. Plutôt que devenir sa « seconde épouse » dans le déshonneur, elle accepte d’épouser Isak, un jeune pasteur chrétien de passage, malade, qu’elle connaît à peine. Ce mariage l’entraîne à Osaka, au Japon, marquant le début d’un exil de quatre générations.
Le roman suit la famille Baek de 1910 à 1989 : la dureté de la vie des Coréens immigrés (les Zainichi), le racisme structurel qu’ils subissent au Japon, la guerre, la survie économique via le monde trouble du pachinko (jeu d’argent lié aux yakuzas),
et la quête d’un lieu où être enfin chez soi.
Ce que cette lecture dit des enjeux de l’existence humaine
La dignité dans l’humiliation constante :
Le roman montre comment des êtres humains gardent leur dignité alors même que la société entière (deux pays, deux cultures) leur refuse une reconnaissance pleine et entière. Une citation frappe juste : « Vivre chaque jour en présence de ceux qui refusent de reconnaître votre humanité demande un grand courage. »
Le déracinement sans retour :
Contrairement à d’autres récits d’exil qui rêvent d’un retour, les Zainichi de ce roman n’ont nulle part où retourner : rejetés par le Japon qui les accueille sans les intégrer, et par une Corée coupée en deux qui n’est plus tout à fait la leur. C’est un exil qui devient une condition permanente, transmise aux enfants nés en terre étrangère.
La transmission du sacrifice:
Chaque génération se sacrifie pour la suivante sans en récolter les fruits elle-même. Sunja travaille toute sa vie pour que ses fils aient un avenir qu’elle ne connaîtra jamais.
L’ambiguïté morale de la survie :
Le roman refuse le manichéisme : les personnages font des choix moralement troubles (le monde du pachinko – machine à jeux – lié au crime organisé) simplement pour survivre dans un système qui leur interdit les voies légitimes. Une autre citation illustre cette lucidité sur la nature humaine : « Vous voulez voir un très mauvais homme ? Faites d’un homme ordinaire un succès au-delà de son imagination. Voyons à quel point il est bon quand il peut faire ce qu’il veut. »
Ce que cette lecture dit de Dieu
Ici, la foi chrétienne est un thème réel et incarné du livre, pas une projection extérieure de notre part.
Isak, le pasteur qui épouse Sunja par charité et non par amour romantique, incarne une figure christique concrète : il offre à Sunja et à son enfant à naître une rédemption sociale sans rien exiger en retour, au prix de sa propre réputation. C’est un acte de grâce pure – accueillir l’enfant d’un autre homme, couvrir un « péché » qui n’est pas le sien, par pur don de soi.
Le roman montre aussi le prix de la foi minoritaire : Isak et sa famille sont des chrétiens protestants dans un Japon où cette foi est étrangère et suspecte, en butte à la méfiance des autorités comme de la population. Le roman n’édulcore pas cette difficulté – la communauté chrétienne coréenne du roman souffre pour sa foi (Isak sera emprisonné et persécuté pour ses convictions religieuses pendant la guerre).
Cependant, soyons honnête sur un point important : le roman garde une certaine distance critique. Sunja elle-même n’adhère jamais vraiment à la foi de son mari – elle l’accompagne par loyauté et gratitude, pas par conviction. Le roman montre une foi vécue authentiquement par certains (Isak) mais reçue avec un mélange de respect et d’incompréhension par d’autres (Sunja, sa famille). Ce n’est pas un roman de conversion ou d’apologétique – c’est un roman qui observe honnêtement comment la foi chrétienne s’est vécue, avec courage et coût réel, dans un contexte hostile.
Ce livre offre une réflexion sur le martyre discret de la foi minoritaire, le sacrifice comme signe d’amour désintéressé (le mariage d’Isak), et une méditation implicite sur la grâce d’être sauvé par quelqu’un qui n’avait aucune obligation de le faire.
Citations marquantes
« Remplis ton esprit de connaissances c’est le seul type de pouvoir que personne ne pourra jamais te retirer. » Un conseil d’éducation capital donné dans le livre pour s’élever au-dessus de la condition de paria.
« Le pachinko, comme tous les jeux d’argent, est truqué. La maison gagne toujours. C’est une métaphore centrale de la vie. C’est truqué, mais vous continuez à jouer. » Cette citation de l’autrice met en lumière le titre du roman : malgré des règles sociales biaisées dès le départ contre eux, les immigrés coréens continuent de se battre et de miser sur l’avenir.
Eléments biographiques sur Min Jin Lee
- Née à Séoul en 1968, elle immigre aux États-Unis avec sa famille à l’âge de 7 ans
- Étudie l’histoire avant de se tourner vers le droit ; exerce comme avocate pendant plusieurs années avant de se consacrer à l’écriture
- A vécu quatre ans à Tokyo pour mener les recherches nécessaires à Pachinko, son deuxième roman (2017)
- Vit aujourd’hui à New York avec son mari, lui-même à moitié japonais
- Le roman, best-seller mondial traduit dans plus de 30 langues, a été adapté en série par Apple TV+